Débat progressistes/nationalistes?

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01 octobre 2018

Progressistes/nationalistes? Sur l’immigration, sur la défense, sur l’Élargissement de l’UE, sur l’euro, sur le commerce international et même le respect de l’Etat de droit, la frontière tracée par Macron n’existe pas.

Article L’Opinion

Arnaud Danjean (LR) : «Dangereuse et artificielle, la stratégie électoraliste d’Emmanuel Macron vise à casser la droite européenne(PPE)»; Arnaud Danjean: «Le clivage progressistes contre nationalistes ne correspond pas à la réalité européenne»

Jean-Dominique Merchet

1 octobre 2018

L’Opinion

C’est devant le Parlement réuni en Congrès, le 9 juillet dernier à Versailles, que le président Macron a lancé la formule, en déclarant que « la véritable frontière en Europe » est celle qui sépare les « progressistes », dont il prendrait volontiers la tête, des « nationalistes ». Depuis lors, le chef de l’Etat, relayé par LEM, n’a cessé de s’en prendre au Hongrois Viktor Orban et l’Italien Matteo Salvini. Cette tentative de polarisation en vue des élections européennes de mai 2019, profite également à ses adversaires, qui n’ont pas manqué d’y faire référence, en prenant le président français pour cible.

En Europe, les grands partis traditionnels, de gauche et de droite, tentent de s’opposer à ce discours, destiné à les affaiblir. Député européen LR depuis 2009, membre du PPE (Parti populaire européen) au Parlement de Strasbourg, Arnaud Danjean est une voix qui compte sur les dossiers européens. Appartenant à l’aile modérée de la droite, il a d’abord accepté de travailler avec les équipes arrivées au pouvoir avec Emmanuel Macron en 2017. Ainsi, cet expert reconnu des questions internationales et de défense a été chargé de présider à la rédaction de la « Revue Stratégique » du ministère des Armées. Son nom avait même été évoqué pour entrer au gouvernement et LREM ne désespérait pas de le convaincre de se présenter sur sa liste aux Européennes. Las ! Les propos du président de la République sur « les progressistes contre les nationalistes » ne l’ont pas convaincu. Bien au contraire. Voici pourquoi.

Que pensez-vous de la stratégie politique d’Emmanuel Macron consistant à opposer en Europe les « progressistes » aux « nationalistes » ?

Sur le plan de la stratégie électorale en vue des Européennes de 2019, je comprends les raisons qui le poussent à dupliquer ce qui lui a réussi au second tour de la présidentielle de 2017. Sauf que les paramètres européens sont très différents ! En Europe, cette polarisation entre « progressistes » et « nationalistes » est largement artificielle, car elle ne correspond pas à la réalité des clivages européens sur les grands enjeux. Je considère donc cette stratégie électoraliste comme dangereuse intellectuellement et même électoralement. Car si les gens sont poussés à se classer ainsi, on ne peut exclure que les nationalistes l’emportent.

« Sur l’immigration, qui sera sans doute un thème important de la campagne : est-ce une position « progressiste » de refuser que l’Aquarius débarque 56 migrants à Marseille ? »

Quant à la référence au « progressisme », je ne sais pas ce que cela veut dire. Dans l’histoire politique française, le mot n’est pas neutre. Il renvoie à la gauche, aux compagnons de route du PC, etc. Je ne lui trouve aucune pertinence européenne.

En quoi cette polarisation ne correspond pas aux clivages européens ?

C’est une grille très simpliste, artificielle, qui n’est pas opératoire lorsque l’on aborde les thèmes concrets. Par exemple sur l’immigration, qui sera sans doute un thème important de la campagne : est-ce une position « progressiste » de refuser que l’Aquarius débarque 56 migrants à Marseille ?

Emmanuel Macron met beaucoup en avant Orban comme incarnation de son opposition. Mais Viktor Orban, c’est l’arbre de droite qui cache la forêt beaucoup plus vaste de toute l’Europe centrale sur les questions migratoires et identitaires ! En Slovaquie, le gouvernement populiste de gauche – une alliance des sociaux-démocrates et des nationalistes – est exactement sur la même ligne qu’Orban en matière d’immigration. Même chose en République Tchèque, avec le Premier ministre Babis, un populiste centriste qui a le soutien des néo-communistes. On a pourtant vu Nathalie Loiseau, ministre française des affaires européennes, lancer les fameuses « conférences citoyennes », fer de lance de la campagne « progressiste », à Prague, en mai dernier, aux côtés de Babis, alors qu’il ne veut pas plus des migrants qu’Orban ! Le clivage est donc un peu plus compliqué que « nationalistes » contre « progressistes » ; il renvoie chaque pays à son histoire et à son contexte socioculturel.

Est-ce vrai sur d’autres dossiers ?

Evidemment. La défense et la sécurité, par exemple. C’est un dossier qui progresse en Europe, mais il est impossible de décrire le débat selon les termes du clivage macronien. Est-ce qu’être progressiste, c’est vanter l’utopie d’une armée européenne comme le fait le fédéraliste (belge) Guy Verhofstadt, le seul véritable allié électoral de Macron à ce jour ? Il ne me semble pas avoir entendu le président français aller dans ce sens, bien au contraire. Son projet d’Initiative européenne d’intervention (IEI) est le type même d’Europe à la carte, qui court-circuite les institutions de l’UE, en installant une flexibilité maximale à partir du volontarisme des Etats. Cela ne me choque d’ailleurs pas, bien au contraire, mais force est de constater que cette initiative ne rentre absolument pas dans le clivage proposé et qu’elle pourrait même s’inscrire dans le camp des « nationalistes » !

Et la zone euro ?

Après sa victoire, le président Macron en a fait son grand combat. Il a eu tort, car nos partenaires n’étaient pas prêts à nous suivre et c’est un sujet largement incompréhensible pour les opinions publiques. Cela parle d’abord aux banquiers centraux… Or, ceux qui ont douché les espoirs d’Emmanuel Macron, notamment sur un budget conséquent de la zone euro, sont des gouvernements « progressistes » selon ses critères. En particulier le gouvernement libéral de centre gauche des Pays-Bas qui est parvenu à fédérer des pays du Nord contre l’idée française. Là encore, le clivage est différent : il oppose plutôt le Nord au Sud, pas les « nationalistes » aux « progressistes ».

Même chose sur le commerce international. Les « progressistes » sont, en principe, des partisans du libre-échange intégral. Mais dans les négociations internationales, la France défend toujours l’idée de réciprocité sans exclure des lignes rouges pour préserver certains secteurs comme l’agriculture ou la culture. Est-ce que cela en fait une position « nationaliste » ?

Quant à l’élargissement de l’UE, où est le clivage ? La France est contre, mais l’Autriche de Kurz et la Hongrie d’Orban sont favorables à l’adhésion des pays des Balkans occidentaux…

«Le péché originel de Macron a été de faire du PPE son principal adversaire, alors qu’il aurait pu imaginer des convergences réformistes avec lui »

Emmanuel Macron et son parti LEM semblent avoir des difficultés à trouver des alliés politiques en Europe. Qu’en pensez-vous, vu du Parlement européen ?

Le péché originel de Macron a été de faire du PPE (Parti populaire européen, qui regroupe les grands partis de droite de l’UE, dont LR en France et la CDU de Merkel en Allemagne, NDLR) son principal adversaire, alors qu’il aurait pu imaginer des convergences réformistes avec lui. Le PPE y était d’ailleurs prêt. Cette hostilité au PPE, désigné comme adversaire politique, trouve sans doute son origine dans l’ADN de centre-gauche de nombreux responsables de LREM. La stratégie « progressistes contre nationalistes » vise en fait à casser le PPE en installant un débat binaire. C’est une vraie erreur. Et c’est d’ailleurs ce qui lui a en partie aliéné Angela Merkel, qui a considéré la manœuvre politique de Macron comme une forme de défiance et d’hostilité.

Mais, au sein du PPE, il y a le problème Orban…

Oui et ce n’est pas nouveau au sein du PPE. Il y a un débat sérieux sur question de la défense de l’Etat de droit contre la « démocratie illibérale » d’Orban. Mais ce débat devrait aussi exister au sein du camp progressiste, car les mêmes questions se posent dans des pays avec des gouvernements « progressistes ». En Roumanie, où le gouvernement sape l’indépendance de la justice dans la lutte contre la corruption. A Malte et en Slovaquie, il y a de graves atteintes à la liberté de la presse, qui sont allées jusqu’à l’assassinat de journalistes. Tout résumer à Orban est une opération électoraliste. Lors du vote au Parlement européen le 12 septembre, je me suis d’ailleurs abstenu, car il était totalement instrumentalisé en France par LREM pour en faire la mère de toutes les batailles à mener en Europe. La ficelle était trop grosse ! Si on s’en était tenu à la question de l’Etat de droit, je l’aurais voté, mais on y a introduit des éléments de confusion, sur les migrations ou même la politique familiale. Qui sommes-nous pour donner des leçons aux Hongrois sur ces sujets ? Ce n’est pas à nous de juger cela.

Dans ses discours, comme mardi aux Nations Unies, le président Macron exalte la « souveraineté des peuples » et refuse l’idée d’un « peuple mondialisé ». N’est ce pas du « nationalisme » ?

Il me semble qu’il n’applique malheureusement pas ce raisonnement et ce respect des identités à l’Europe, qui serait déjà dans une phase « post-nationale ». Je crois au contraire qu’on ne peut faire fi des identités nationales en Europe et qu’il ne faut évidemment pas les abandonner aux nationalistes fermés.